La liberté de la presse sous pression aux Etats-Unis
- Arthur Birault
- il y a 5 heures
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Une nouvelle politique de surveillance des journalistes du Pentagone, le Département de la Défense, pour éviter toute fuite de documents sensibles, fait parler depuis 6 mois. Entre secret militaire et liberté de la presse, la justice s’est prononcée contre l’institution militaire, mais ce n’est pas encore fini…

Un nouvel accord de confidentialité au coeur du débat
Le Secrétaire à la Défense Pete Hegseth annonça le 19 septembre 2025 que tous les articles rédigés par les journalistes accrédités au Pentagone devront être validés par l’administration : ils ne doivent pas chercher ou publier d’informations non autorisées à la diffusion, même si ces informations ne sont pas classifiées. Les seules informations pouvant être publiées sont celles qui sont issues de conférence de presse ou communiqué gouvernemental. Ce contrôle concerne également les sources internes : les officiers militaires doivent obtenir une autorisation avant de parler à la presse même sur des sujets non classifiés. Les reporters sont suivis par une escorte dans les bâtiments. En cas de refus à la nouvelle politique, les accréditations seront supprimées ; il est possible que les militaires allant à l’encontre de cette politique puissent être mis en danger, renvoyés ou poursuivis en justice.
C’est une décision alarmante à Washington qui n’a jamais été prise par aucune administration précédente, car le travail journalistique peut révéler d’énormes secrets comme le scandale du Watergate (le président Nixon qui manipule le FBI pour pouvoir surveiller le parti démocrate en 1972). Lors de l’affaire des Pentagon Papers en 1971, le gouvernement a tenté d’empêcher la publication par le New York Times de documents classifiés sur la guerre du Vietnam mais la Cour Suprême a statué en faveur du journal.
Une énième attaque contre la presse américaine
Cette restriction supplémentaire survient quelques semaines après les troubles autour du monde du late-night, émissions de débat mélangeant actualité, interviews et concerts. Le 17 juillet 2025, la chaine CBS annonce que The Late Show with Stephen Colbert sera arrêté en mai 2026 pour un intérêt « purement financier », Colbert étant connu pour tourner au ridicule les administrations Trump et Biden depuis 10 ans. Cette annonce arrivait après la critique de Colbert sur le versement par sa chaine-mère Paramount de 16 millions de dollars à Donald Trump pour éviter un procès car il n’apprécie pas leur émission 60 minutes.
Le 10 septembre, Jimmy Kimmel, animateur de late-night depuis 2003, a été suspendu indéfiniment après avoir accusé les partisans républicains de « travailler très dur pour capitaliser sur le meurtre de Charlie Kirk » et de faire de son assassin « autre chose que l’un des leurs ». Chanteurs, acteurs, humoristes et autres politiques démocrates l’ont soutenu publiquement. Stephen Colbert qualifie la suspension de Kimmel de « censure flagrante » et sous la pression du pays, la chaine ABC retire sa décision le 22 septembre et l’émission reprendra le lendemain.
Sur son réseau Truth Social, Trump s’est réjoui des deux suspensions, attaquant le talent personnel des présentateurs et leurs résultats d’audience. Parallèlement, le show de Colbert ne se retient plus face au Président, l’insultant même en direct, et a récemment remporté l’Emmy – Oscar de la TV – de la meilleure émission de débat 2025.
La liberté de la presse : la liberté sacrée et chérie des Américains
Appelés le « quatrième pouvoir », les médias sont protégés par le Premier amendement de la Constitution, promettant une non-limitation par le Congrès. Les Américains considèrent cette liberté d’expression comme la base de toutes les autres libertés. Depuis l’investiture de Trump, le nombre de conférences de presse au Pentagone chutait comparé à l'ère Biden. Les médias américains avaient jusqu’au mardi 14 octobre pour signer le document. A partir du 15, toutes les grandes chaines nationales d’information comme ABC News, CBS, NBC, ainsi que Reuters, Associated Press ou l’AFP déménagent des bâtiments du Pentagone, dénonçant ce contrôle accru sur leurs agences. Dans un communiqué commun, même le média conservateur pro-républicain Fox News dénonce un document qui « restreint la capacité des journalistes à garder la nation et le monde informés des problèmes importants de sécurité nationale ». Tous ces médias affirment vouloir « continuer de couvrir l’armée américaine comme chacune de nos organisations l’a fait depuis plusieurs décennies, respectant les principes d’une presse libre et indépendante » à propos d’un ministère lourd de 900 milliards de dollars de budget et employeur de 3 millions de personnes.
Le seul à avoir signé la nouvelle charte est le média d’extrême-droite One America News. Les nouveaux médias dits « indépendants » et « nouvelle génération » ont depuis remplacé les journaux traditionnels. Le 4 décembre, le New York Times attaque en justice le Département de la Défense car juge que ces mesures sont contraires à la Constitution. Le Times entend se défendre « contre la violation de ces droits [d’une presse libre], tout comme nous l’avons longtemps fait tout au long des administrations opposées au contrôle et à la responsabilité » selon le porte-parole Charlie Stadtlander.
Un rappel pour le Pentagone qui impacte toute l’administration
Ce vendredi 20 mars, le juge fédéral Friedman a statué en faveur du journal, déclarant que la nouvelle politique gouvernementale est discriminante, déraisonnable et contraire aux Premier et Cinquième Amendements de la Constitution. Dans sa décision, le juge rappelle l’importance du secret militaire, mais avec l’incursion américaine au Venezuela et la guerre avec l’Iran, « il est plus important que jamais que le public ait accès à l’information depuis une variété d’opinions sur ce que son gouvernement fait – pour que le public décide sur la base d’informations complètes et ouvertes pour qui ils vont voter à la prochaine élection. […] L’ouverture et la transparence permettent aux membres du public de savoir ce que leur gouvernement fait en temps de paix et plus important, en temps de guerre et de bouleversement… »
Le 23 mars, le Pentagone a fait appel de la décision du juge et a annoncé de nouvelles restrictions contre les journalistes : escorte par du personnel autorisé du ministère de la Défense, la zone des bureaux des médias est fermée et sera déplacée sur les terrains à l’extérieur du bâtiment principal. L’association de presse du Pentagone dénonce une violation de la décision du juge ; le New York Times déclare que l’administration continue ses « restrictions inconstitutionnelles » et affirme retourner devant les tribunaux.
La relation entre le Secrétaire Hegseth et la presse s’est dégradée encore quand il a renvoyé les photographes des agences car il n’apprécie pas son visage sur leurs photos : les seuls photographes autorisés en conférence seront ceux du Pentagone. Karoline Leavitt, la porte-parole de la Maison-Blanche, devient célèbre pour ses commentaires acides contre les journalistes. Récemment, le rapport 2026 de l’Institut des variétés de démocraties a baissé la note des Etats-Unis à cause des attaques du gouvernement contre la presse : la note globale des Etats-Unis a chuté à son niveau de 1965 (0.57/1) quand la liberté d’expression serait à son plus bas niveau depuis 1955.
Sources :
The Washington Post, 2026. La politique de presse du Pentagone jugée inconstitutionnelle dans l’affaire portée par le New York Times (en anglais) [en ligne].
Disponible sur : https://www.washingtonpost.com/business/2026/03/20/pentagon-press-policy-unconstitutional-nyt/ [consulté le 23 février 2026].
Associated Press, 2025. ABC met fin à la suspension de Jimmy Kimmel et son émission reviendra mardi (en anglais) [en ligne]. Disponible sur : https://apnews.com/article/jimmy-kimmel-suspension-supporters-94b79634a19b2c4ce70a2b4195ef1175 [consulté le 18 octobre 2025].
Le Monde, 2025. Les grands médias refusent les restrictions imposées par l’administration Trump pour couvrir le Pentagone [en ligne]. Disponible sur : https://www.lemonde.fr/international/article/2025/10/15/aux-etats-unis-de-grands-medias-refusent-de-nouvelles-entraves-a-la-liberte-de-la-presse-imposee-par-le-pentagone_6646719_3210.html [consulté le 18 octobre 2025].
20 minutes, 2025. Liberté de la presse : Plusieurs médias rejettent des restrictions d’informer exigées par le Pentagone [en ligne]. Disponible sur : https://www.20minutes.fr/arts-stars/medias/4179434-20251015-liberte-presse-plusieurs-medias-rejettent-restrictions-informer-exigees-pentagone?at_medium=RSS%20feed&at_campaign=ynews&utm_source=yahoo&utm_medium=rss&utm_campaign=news_feed&utm_content=in_article_link [consulté le 17 octobre 2025].


